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Entretien écrit #4 avec Alexandra Sabbe-Ferri

Avocat en droit du travail, Sagan Avocats

Bio express

Alexandra Sabbe-Ferri | Master professionnel Droit et pratique des relations de travail - Université Paris 2 Panthéon-Assas | DPRT

Quel a été votre parcours depuis votre sortie du DPRT ?

J’ai commencé par un parcours assez classique d’avocat en droit du travail, comme collaboratrice, d’abord au sein de petits cabinets de niche, puis d’un cabinet plus généraliste. Mon objectif était d’apprendre rapidement mon métier dans le but de créer ma propre structure, je suis une entrepreneure dans l’âme. Quand je me suis installée à titre individuel, 6 ans après ma prestation de serment, j’ai voulu proposer autre chose, tant pour me démarquer de mes confrères que par cohérence avec ce que je suis. J’ai fait la liste de tout ce qui m’avait déplu ou laissé sceptique dans la façon de « délivrer le droit » et d’envisager la relation avocat/client, liste que j’ai accrochée dans mon bureau pour être chaque jour vigilante à exercer mon métier d’une façon qui faisait sens pour moi, même si (surtout si ?) c’était différent de la façon de faire traditionnelle. J’ai d’abord adapté les méthodes du coaching en développement personnel au droit pour « redonner le pouvoir » à mes clients, en les plaçant au centre de la résolution des problèmes et des litiges. J’ai également travaillé sur le calcul des indemnités de rupture du contrat de travail qui me paraissait la clé d’entrée la plus pertinente pour les dossiers de rupture, tant côté salarié que côté employeur. En 2016, j’ai fondé SAGAN Avocats pour structurer et soutenir ma croissance. A compter de 2017, je me suis intéressée aux nouvelles technologies et aux méthodes du design thinking, comme des outils pour offrir des prestations juridiques nouvelles, originales et plus pertinentes. J’ai créé mesindemnités.com, une solution en ligne de calcul des indemnités de rupture du contrat de travail et, parallèlement, transformé le modèle de mon cabinet. Je m’appuie au jourd’hui sur une équipe d’une grande qualité, très engagée dans notre mission de favoriser l’accès au droit et à l’avocat. Nos résultats nous étonnent nous-mêmes, ils sont bien au-delà de nos espérances !

Qu'est-ce qui vous plait le plus aujourd'hui dans votre métier ?

La conviction que tout est possible, que mon rêve de généraliser l’accès au droit n’est pas une utopie, que nous pouvons vraiment faire bouger les lignes et changer les codes. J’ai constaté que la pratique du droit dans les cabinets d’avocats et la façon dont nous délivrons nos prestations juridiques ne sont en réalité pas figées dans un cadre rigide. Je me suis formée à de nombreuses nouvelles disciplines : design, marketing, UX, business développement, growth hacking, community management, etc… que j’utilise quotidiennement dans mon activité. Je perçois le développement de SAGAN Avocats comme une aventure entrepreneuriale très excitante. Nous cherchons de nouvelles idées et les testons avec plus ou moins de succès, mais à chaque fois avec enthousiasme et optimisme et nous nous amusons énormément. Le métier d’innovateur est passionnant !

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A côté de votre profession d'avocate, avez-vous d'autres activités ? Je pense notamment au site mesindemnités.com.

De mon point de vue, j’exerce une seule et même activité que je délivre de façon différente suivant la prestation juridique concernée et la cible d’utilisateurs visée. Le travail réalisé pour développer la solution mesindemnités.com, comme toutes les autres solutions que nous créons au sein du cabinet, suivant les méthodes de design thinking, sont indissociables du métier d’avocat. Ce travail vise à toucher le plus grand nombre et à proposer des « produits » juridiques industrialisés en ligne et non pas exclusivement sur mesure, comme nous le faisons dans le cabinet d’avocats. Je pense que les « consommateurs » de droit, c’est-à-dire tout le monde, devraient avoir le choix entre des produits juridiques de première nécessité, facilement accessibles, notamment en raison de leur prix, et des prestations sur mesure plus chères. Dans l’essentiel des secteurs d’activité, cette option entre la grande distribution et l’artisanat sur mesure existe ; le développement des legaltech démontre qu’une industrialisation des prestations juridiques est possible, je suis totalement en phase avec cette évolution.

Vous réalisez beaucoup d'infographies publiées sur LinkedIn. Pensez-vous que ce peut-être un nouveau vecteur d'apprentissage du droit ?

L’accès au droit est mon fil directeur, il s’agit selon moi d’un enjeu démocratique de première importance. Comment prétendre que la France est un Etat de droit quand tant de citoyens ne sont pas en capacité d’actionner le droit ? Le corpus juridique est devenu obèse, le droit du travail est particulièrement touché par la prolifération des normes législatives, réglementaires, jurisprudentielles et conventionnelles, avec pour conséquence de rendre les règles de droit inintelligibles aux non juristes et parfois même aux juristes, et donc inapplicables. Nos infographies ont pour objectif de délivrer une information claire, simple et visuelle sur les éléments essentiels des notions les plus communes en droit du travail. Les représentations visuelles ont l’avantage de permettre la simplification, faciliter la compréhension et favoriser la mémorisation. C’est donc incontestablement un vecteur d’apprentissage puissant, même s’il est basique.

Avez-vous un conseil à donner à la nouvelle génération de juristes et avocats en droit social ? Par exemple se saisir de l'enjeu des legaltech ?

Mon conseil à la nouvelle génération de juristes et avocats ne se limite pas à les inciter à se saisir des legaltech. Mon conseil est de s’intéresser à l’innovation juridique au sens large et de développer les soft et hard skills de l’avocat augmenté, qui deviendront rapidement des prérequis à l’embauche et, avant cela, qui leur offriront des opportunités de développement de carrière inédites jusqu’à présent. Mes collaborateurs ont des compétences dont je ne dispose pas ou que je ne maîtrise pas aussi bien qu’eux. Toute mon équipe est composée de « slasheurs » : avocat / …. Elena est avocat et ex-startupeuse, Julie est avocat et illustratrice juridique, Kristina est presque avocat et fondatrice de La Law Box et chef de projet legal design avec une excellente maitrise des logiciels canva et illustrator pour la création de nos supports visuels, Arthur est avocat et business developer et codeur. Le fait qu’ils soient incontestablement plus compétents que moi sur « leurs slashes » forcent à l’horizontalité des relations de travail et justifient des évolutions rapides au sein de SAGAN Avocats.

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Vous avez un intérêt plus global pour les nouvelles technologies. Quels sont leurs impacts en droit social ? Peuvent-elles révolutionner notre rapport au travail ?

Pour moi, c’est une évidence que les nouvelles technologies transforment en profondeur notre travail. Je vis cette transformation avec un immense optimisme. L’appui sur les nouvelles technologies permet de se décharger des tâches répétitives, peu intéressantes et chronophages pour se concentrer sur les tâches stratégiques et de réflexion à haute valeur ajoutée et surtout sur l’humain. Nous économisons entre 30 et 50% de temps de travail, grâce à l’automatisation notamment des actes, ce temps libéré est réalloué à la relation humaine avec nos clients, à la création de solutions nouvelles et au traitement de nouveaux dossiers. Il s’agit d’un système ultra vertueux : un meilleur accès au droit, des justiciables plus satisfaits du travail des avocats, des juristes « utilisés » à leur juste valeur, une baisse des prix des prestations juridiques et de meilleures rémunérations pour les juristes.

Dans 5 ans où vous voyez-vous ?

SAGAN Avocats devrait avoir atteint la phase de maturité sur les projets d’innovation 1ère génération et avoir bien avancé sur les projets d’innovation 2ème génération plus subtiles et plus impactants. En principe, à cette date, les lignes auront beaucoup bougé. La transformation de la production et de la consommation du droit me passionne, je ne me vois ni raccrocher la robe, ni quitter le secteur juridique.

Un dernier mot ?

Oui pour les femmes ! L’innovation juridique est un champ vierge – toutes les places sont libres, il n’y a qu’à décider de les prendre, sans autorisation à demander à quiconque. C’est une opportunité sans précédent dans le monde juridique qui, entre autres archaïsmes, reste sexiste. S’il vous plait, s’il vous plait les filles : profitez-en !

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